DEMARCHE



Interview d’atelier avec Anne-Line Roccati


 

Anne Line Roccati : Pourquoi sculptez-vous ?

Jean Marie Fondacaro : Tout d’abord j'ai cru ne rien avoir à répondre a cette question tant l'acte de sculpter est ancré en moi depuis l’enfance comme une évidence. Puis en déroulant le fil des années je me rends compte que cette question englobe et sous-entend  pour moi toutes les autres. Il y a dans l'acte de sculpter, de donner forme à l'inanimé deux axes principaux : 

J'ai embrassé le premier très jeune comme une aventure humaine. La profession de sculpteur, la confrontation avec la matière, la rencontre d’hommes de métier…Un chemin de vie que j'ai choisi par amour du geste sans savoir qu’il me conduirait beaucoup plus loin que le métier lui même.

Le second, poétique, sensuel, m'a conduit doucement à une forme de recherche et de vérité intérieure et spirituelle.  Une échelle, que j'ai grimpée marche par marche, de l'enfance à aujourd’hui. Au fil des années le premier axe est devenu le véhicule du second. La plongée dans la matière est devenue pour moi un moyen de recherche et de compréhension de mes aspirations les plus profondes. La volonté de donner ma vision du monde au travers de la sculpture m’a progressivement préparé à devenir ce que l’on appelle un artiste.

ALR : Dans vos sculptures la forme humaine est rarement représentée pour elle-même. Elle est toujours confrontée à d’autres éléments. Que signifie pour vous cette configuration ? Est-ce une confrontation voire un affrontement ou bien l’homme est-il pour vous la mesure de toute chose en référence à la culture humaniste antique?

JMF : Ce ne fut pas toujours le cas, j’ai longtemps représenté la forme humaine seule. 

Et il est vrai que le besoin de résonance entre les sculptures m'est rapidement apparu comme une évidence. Mon premier groupe significatif date de l'an 2000, un ensemble de 18 Nomades de 0,80 m à 2,40 m de hauteur   en terre cuite. Un groupe d'hommes en chemin liés entre eux par la matière qui les compose.  A ce moment-là mon travail a pris son sens dans mon esprit d’une manière plus globale, le besoin de mettre en relation et en mouvement les œuvres entre elles, s'est imposé.

Il n'est jamais question pour moi d'affrontement, mais plutôt de mise en relation avec un ou des éléments extérieurs. Aussi la mise en perspective de la sculpture dans un espace paysagé ou urbain me semble essentiel, c'est même à ce moment-là qu'elle prend sa raison d’être et donne toute sa mesure.

Inscrire des sculptures dans l'environnement n'a jamais été à mes yeux un acte anodin, ou une démarche purement esthétique. Les formes, les volumes, les matériaux ont un poids, une densité. La charge émotionnelle insufflée à l’œuvre a une incidence qui à mes yeux donne une responsabilité à l'artiste qui prend ainsi sa place dans la cité. 

Les références humanistes sont affirmées dans la mesure où, mon interrogation principale concerne la place de l'humain et du vivant sur terre.

 ALR : Cette représentation humaine est « sous tension ». Elle dynamise la composition en  captant un instant particulier presque instable entre équilibre et déséquilibre, ancrage et suspension, légèreté et puissance. Le mouvement des êtres et des choses est rarement représenté : vous figez des instant fugaces. Le mouvement précède ou suit mais on ne le voit pas on le sent, pourquoi ? 

JMF : Mon Interrogation sur l’équilibre est permanente. Force et fragilité, point d’équilibre instable, le souffle centre de l’énergie de vie, sont au centre de mes recherches et propositions plastiques. Depuis mes premières œuvres j’explore les tensions, les détentes, la « mobilité immobile » L'instant où le corps et l’esprit se placent dans un même axe contient-il le secret du vivant ?

Sur le plan plastique cela se traduit par des arrêts sur images, l'intention étant de fixer en un seul instant celui qui précède et celui qui suit. L'homme semble à cet instant-là enraciné dans le sol et enraciné dans le ciel. Ce point de suspension est permanent en nous à chaque instant, quand il cède, la vie nous quitte. Il prend toute sa mesure dans la danse, la musique ou les pratiques dites martiales comme le tir à l'arc, les sports de combat ou l'escalade. Et du premier pas au dernier souffle il trace en nous un axe invisible d'une force mystérieuse mais aussi d'une fragilité déconcertante. C'est ce mystère que j’interroge en permanence dans mon travail : forces et fragilités de l’homme. Il se peut que le besoin de l'unir dans un groupe soit pour moi une forme de réponse, les un ancrés, les autres en suspension dans la vide, unis par cet axe de vie qui leur est commun.

Mon travail n’est que questionnement, je ne saurais donner d'autres mots que les titres de mes œuvres, ce monde de silhouettes en marche vers leur destin, des regards tournés les uns vers les autres, vers un horizon ou vers le ciel. Le point commun de mes sculptures est peut-être de se savoir vivant dans un monde plus grand que nous. Le rêve d’Envol de l’homme comme une prédiction, un désir récurent ou une fatalité.

ALR :La nature occupe une place singulière dans votre œuvre: ce sont souvent des branchages, des fragments morts. Est-ce une vision pessimiste de l’environnement? 

JMF : Les éléments ajoutés aux corps tel que fragments de végétaux sont la mise en parallèle avec l’humain comme un prolongement de l’espèce. Mais il s’agit aussi pour moi de situer l’humain dans cet univers beaucoup trop grand pour lui et qui le dépasse.

ALR : Le vide et l’espace ; quelle place ont-ils dans votre travail  et  quel rôle jouent-ils dans votre processus créatif ?

JMF : La place intégrante des vides dans une œuvre est pour moi primordiale. Sur le plan sculptural et de l'occupation de l'espace il laisse au paysage environnant toute sa dimension, non seulement l’œuvre n'obture pas les perspectives du lieu qui la reçoit mais elle les révèle, les souligne ou les encadre et si l'installation est réussie elle fait corps avec elle. Je dois dire que le concept taoïste du vide me parle. Le vide non pas comme une finitude, mais comme l’espace de tous les possibles, de la création, du mouvement et de la vie.

ALR : Vous réservez un traitement particulier à la masse et au volume des corps qui s’affrontent a une sorte de désir de légèreté comme si vous cherchiez à vous affranchir de la matière pour accéder à une autre dimension…Le travail de sculpture n’est-il pas pourtant un travail essentiellement sur la matière ?

JMF : La sculpture est en effet un travail sur la matière au même titre que la danse est un travail sur le corps. Dans les deux cas le mouvement en est la clef et insuffle la vie. Le corps peut être pesant et lourd tout autant que la matière brute peut nous écraser sous sa masse.

L'idée et même l’obsession qui me poursuit depuis mes premières sculptures est en effet d'extraire le corps vivant de la matière pesante qui le colle au sol et tenter de le faire danser dans l'espace.

Et ce quel que soient les dimensions de l’œuvre. Non pas pour ignorer la matière mais au contraire pour mettre en mouvement l’énergie qu'elle contient.

ALRC : Non seulement les corps mais aussi les autres éléments qui composent vos sculptures s’allègent de plus en plus. Vous semblez rechercher ici aussi légèreté et fluidité. Pourquoi ?

JMF : Je suis en effet parti de la masse, pour me diriger de plus en plus vers fluidité et légèreté. Tantôt lar l'élan donné au volume par des distensions, d'autre fois par l’expérimentation de matières et matériaux telle que la toile transformée en bronze, la porcelaine, le papier où encore le bois, recherche permanente de transparences, de légèreté, d'envolée et de mouvement.

Néanmoins le passage alternatif de la densité a l'enterré a toujours été ma manière de construire les œuvres au fil du temps. Un peu comme un inspire et un expire, une marche horizontale sur laquelle ont se pose et propulse le corps vers le haut et une contremarche qui donne la direction.

Je ne pense pas me diriger vers une transparence et une dématérialisation de mes travaux mais plutôt une sorte d'équilibre entre masse et espace. Ici je pense être vraiment sculpteur dans le sens ou je n'ai pas l'intention de me passer du plaisir jouissif du touché, du tripotage et du pétrissage de la matière et sa découverte des matériaux. En même temps le désir de me détacher de ses lourdeurs inhérentes à notre condition d'hommes, fait partie intégrante des interrogations de chaque instant.

ALR : Vous avez travaillé sur la représentation de la figure du Christ. Comment est-ce arrivé ? Est-ce un geste artistique particulier au XXI eme siècle ?

JMF : Ce qui m’intéresse et ce dès le début de mon travail, dans la figure Christique n'est pas la représentation du symbole religieux, mais plutôt une plongée dans l'incarnation du transcendant.

J'ai été à plusieurs reprises en charge de commandes de Christ, à chaque fois mon objectif (je dirais mon obsession) a été de l'intégrer le plus étroitement possible au lieu pour lequel il était destiné,  mais surtout de réaliser une œuvre d'introspection et porteuse de lumière. Ceci quelles que soient les convictions religieuses de celui qui regarde. Même si je n'échappe pas à ma culture judéo chrétienne, il me semble que l’archétype  du Christ la dépasse de beaucoup. Travailler sur l'homme porteur de sa croix est une des approches pour traiter des souffrances humaines, de l'homme face à sa condition et sa dualité entre ciel et terre. 

ALR : Pensez-vous, voulez-vous que  votre œuvre soit porteuse d’un message ?

JMF : Le mot « Message » ne semble pas vraiment approprié à ma démarche artistique mais plutôt le mot « Transmission », l’acte même de sculpter, de matérialiser des idées, des pensées, des émotions étant comme une écriture apprise et conduite pouvant ainsi, peut-être , être prolongée par d’autres.



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